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LTD RANDO 68
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LE CAMP TURENNE

LE CAMP TURENNE

UNE NOUVELLE VERSION de cet article est disponible sur ce blog depuis le 23 mai 2020. Enrichie de notes de lecture et d’illustrations, elle est en libre accès sur le lien http://ltd-rando68.over-blog.com/2020/05/le-camp-turenne-nouvelle-version-augmentee.html

 

En pays Lauch-Thur-Doller, tout le monde connaît le Camp Turenne, carrefour incontournable et indispensable d’itinéraires de randonnée et de VTT : ici se rejoignent pas moins de huit sentiers et chemins, venant de toutes les directions ou y allant. Le Camp Turenne a aussi une histoire, que je voudrais rappeler ici, dans la rubrique « Découverte » de ce blog. J’ai simplement repris, pour lui donner davantage d’importance, un petit travail déjà publié le 27 avril 2016 dans l’étude sur le Herrenfluh, et aussi à la fin du circuit de randonnée R 93 le 27 août 2017.

Ce monument au Camp Turenne rappelle la position de l’ancien cimetière (1).

Ce monument au Camp Turenne rappelle la position de l’ancien cimetière (1).

LE CAMP TURENNE

SITUATION – ACCÈS

Le Camp Turenne est situé à peu près à mi-chemin entre Willer-sur-Thur à l’Ouest et le Hartmannswillerkopf (HWK) à l’Est, ou entre Steinbach au Sud et Goldbach au Nord. On y accède par le GR 5 (GR E5) « rectangle rouge », soit  depuis Thann, soit depuis le Molkenrain ; par un itinéraire de liaison « rectangle rouge-blanc-rouge », soit depuis Waldkapelle, soit depuis le Freundstein (château ruiné, ferme-auberge et chapelle) ; et aussi depuis Steinbach par l’itinéraire « disque rouge », ou depuis le col de Herrenfluh par le chemin « triangle bleu » ; et encore par un autre itinéraire de liaison « rectangle rouge-blanc-rouge » depuis Bitschwiller-lès-Thann ou Willer-sur-Thur, en passant par la ferme-auberge Ostein ; et enfin par un chemin carrossable (non balisé) depuis la ferme-auberge Freundstein.

Carte de randonnée IGN-Club Vosgien au 1 :25000ème n°3620 ET (Thann Masevaux)

Carte de randonnée IGN-Club Vosgien au 1 :25000ème n°3620 ET (Thann Masevaux)

L’ANNÉE 1914   

Cet endroit était autrefois appelé Thomannsplatz (place Thomann), du nom d’un garde forestier de l’époque où l’Alsace faisait partie de l’Empire allemand ; il a été débaptisé et francisé en « Camp Turenne » par les soldats français, mais seulement en 1916.

Aujourd’hui, il est impossible d’imaginer ce qu’a été ce lieu pendant la Première Guerre mondiale, il y a juste cent ans...

Le contexte en 1914 : l’Empire allemand s’étendait à l’Alsace-Lorraine, la frontière entre les deux pays passant chez nous par les crêtes vosgiennes. En effet, l’Alsace-Lorraine fut le territoire cédé par la France à l'Allemagne en application du traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, après la défaite française. En particulier, et pour ce qui nous concerne, ce traité amputait l’ancien territoire français de cinq sixièmes du département du Haut-Rhin (seul ce qui est devenu ensuite le Territoire de Belfort échappait à l’annexion) et de l'intégralité du Bas-Rhin ; Cernay, Uffholtz, Wattwiller, le Hartmannswillerkopf et le Herrenfluh faisaient donc partie intégrante de l’Empire allemand.

En Alsace, les tensions sont fortes en 1914, et si certains hommes sont enrôlés dans l’armée allemande, d’autres se retrouvent dans l’armée française. Le Hartmannswillerkopf (abréviations : HWK ou HK) sera une bataille particulièrement difficile et sanglante : surnommée « la mangeuse d’hommes », elle ne fera pas moins de 30 000 victimes et 100 000 blessés (estimations totales pour les deux pays) entre janvier 1915 et janvier 1916, sera la plus longue et la plus terrible des batailles en Alsace, et une des plus meurtrières en France durant le conflit. On admet aujourd’hui que cette bataille de positions ne rimait à rien : on gagnait de petits territoires mètre après mètre, qui étaient pour la plupart repris quelques temps après. Au final, les positions étaient statiques, on s’enlisait de chaque côté, et les cadavres de soldats pourrissaient partout, dans les tranchées et sur les barbelés.

HOPITAL CHIRURGICAL

À partir de fin octobre 1914, le Camp Turenne, avec son observatoire du Rocher d’Ostein, devient une position stratégique dans le dispositif militaire français. En décembre, le commandant Collardelle y installe son PC, et c’est de là que sont préparées les attaques vers Steinbach et la Cote 425. Par le Camp Turenne transite une bonne partie des approvisionnements en vivres et en munitions pour le secteur du Hartmannswillerkopf (2). Le poste de secours qui s’y trouve devient ambulance puis hôpital chirurgical avec 24, puis 80 lits pour malades intransportables. Construit en dur à flanc de colline, il est protégé des bombardements. Une cuisine avec deux unités roulantes - dont une produisant de l’eau chaude en continu -, un dortoir à deux étages pour le personnel médical et un abri pour les mulets sont installés. L’hôpital ne peut sauver tous les blessés et un cimetière de 138 emplacements est aménagé. Un chiffre donne une idée de l’activité du site : pendant les combats du 21 décembre 1915 au 2 janvier 1916, 2 700 blessés y transitent.

Après cette bataille, le quartier général de la 66e division d’infanterie va encore développer le potentiel du Camp Turenne en envoyant 1 200 civils élargir les chemins et améliorer les liaisons, qui se font par mulet ou voiture à bœufs. On peut ajouter à ces aménagements quelques entrepôts et plusieurs dizaines d’abris pour le cantonnement de plusieurs centaines de soldats.

LA VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ

Le 9 août 1915, Raymond Poincaré, président de la République, est en visite sur le front. En compagnie du général Serret (3), le « grand patron » des opérations militaires en Alsace, il déjeune au Camp Turenne pendant que la fanfare du 6ème régiment de chasseurs joue plusieurs morceaux, tout cela quasiment à la barbe des Allemands. En octobre 1916, est mis en fonction un téléphérique supporté par onze pylônes, avec deux bennes pouvant transporter 300 kg chacune, sur une longueur de 1 300 m. Il partait du vallon du Baerenthal à Willer-sur-Thur (559 m d’altitude) pour aboutir à une plateforme de déchargement 350 m plus haut, au Camp Turenne donc : 40 à 80 tonnes de marchandises pouvaient ainsi être acheminées chaque jour. Mais cette remarquable installation arrivait bien tardivement : depuis le début de l’année 1916, et jusqu’à la fin de la guerre, la situation au HWK était devenue nettement plus calme, bien que les harcèlements mutuels continuaient de faire presque quotidiennement de nouvelles victimes.

LA FIN DE LA GUERRE

À partir de 1917, l’hôpital du Camp Turenne traite plusieurs dizaines de soldats atteints par le gaz ypérite (ou gaz moutarde), le personnel ayant été spécialement formé. On organise des exercices avec tous les soldats du secteur pour les entraîner au port du masque à gaz, dans une véritable chambre à gaz installée dans les environs du camp. Un des plus importants centraux téléphoniques du secteur est également installé au Camp Turenne. Après la guerre, les corps enterrés au Camp Turenne sont évacués dans des nécropoles nationales des alentours, mais une stèle et un drapeau rappellent le souvenir de cet ancien cimetière. Et de cet incroyable complexe militaire logistique et sanitaire, il ne reste aujourd’hui, un siècle plus tard, que les chemins élargis, quelques pans de murs et des éboulis de pierre un peu partout…

P.BR. avril 2016.

De tous les ouvrages du Camp Turenne, il ne reste plus que quelques murets de pierre…

De tous les ouvrages du Camp Turenne, il ne reste plus que quelques murets de pierre…

NOTES :

(1) Ici étaient enterrés 186 officiers, sous-officiers et hommes de troupe, décédés durant les trois premières années de la Première Guerre Mondiale ; en 1922, tous les corps ont été transférés dans les différents cimetières militaires des vallées.

(2) Les approvisionnements transitent par le Camp des Pyramides : les hommes, le matériel et les munitions arrivent alors par le col de Bussang, jusqu’aux villages de Willer-sur-Thur et Bitschwiller-lès-Thann, et de là montent vers les zones de combat au HWK. Les convois muletiers s’arrêtent à mi pente, entre 700 et 900 m, pour un moment de repos dans ce camp de fortune, baraquement de pierres, planches ou rondins, couverts de tôles, à l’abri des vues aériennes et des tirs de l’artillerie allemande. Au Camp des Pyramides, il n’y a évidemment pas de pyramides, juste 3 ou 4 baraques, avec une petite cuisine et une infirmerie.

(3) Le général Marcel Serret, qui commandait par intérim et avec le grade de général de brigade, la 66e Division d'Infanterie de Montagne au Hartmannswillerkopf, a été grièvement blessé par un éclat d’obus au genou le 28 décembre 1915, lors d’une grande attaque sur le HWK. Il est arrivé le lendemain à l'ambulance-hôpital 3/58 à Moosch : un chirurgien pratiqua l'amputation, mais celle-ci ne sembla pas faite assez haut, car la gangrène continua de progresser. Il fallut réopérer, mais il était déjà trop tard, et le général décéda le 6 janvier 1916. Il fut inhumé à la Nécropole nationale de Moosch, parmi 592 soldats tués dans les combats des Vosges.

La table et ses bancs en hiver 2016-2017 : ce n’est rien à côté des conditions que connurent les soldats durant l’hiver 1914-1915…

La table et ses bancs en hiver 2016-2017 : ce n’est rien à côté des conditions que connurent les soldats durant l’hiver 1914-1915…

SOURCES :

« Rôle et mission du Camp Turenne (anciennement Thomannsplatz) pendant la guerre 1914-1918 », par Paul Kaemmerlen (Cernay, 1980).

« Le Camp de Turenne, un site stratégique de la guerre de 14-18 », par Emmanuel Job et René Doppler, in Journal L’Alsace du 21/08/2014.

« Le Herrenfluh 3/3 », par Pierre Brunner, LTD RANDO 68, avril 2016, lien http://ltd-rando68.over-blog.com/2016/04/le-massif-du-herrenfluh-en-images.html

 

UNE NOUVELLE VERSION de cet article est disponible sur ce blog depuis le 23 mai 2020. Enrichie de notes de lecture et d’illustrations, elle est en libre accès sur le lien http://ltd-rando68.over-blog.com/2020/05/le-camp-turenne-nouvelle-version-augmentee.html

LE CAMP TURENNE